LA
PREMIERE LECON
(John Ramwell)
UN
ESQUIF POUR LA SURVIE DE L'AME
(Karin)
LA
PREMIERE LECON
par John Ramwell
Ainsi
donc, vous avez envie d'aller en mer en
kayak. Voilà une bonne idée. Celà fait
des années que je pratique le kayak de
mer. Il m'a apporté des joies immenses.
Mais
tout dépendra, pour vous, de la façon
dont vous aborderez le problème. La mer
est une aventure merveilleuse si on s'y
engage avec sérieux. Sinon, c'est une
pure folie. Car qui peut résister à la
colère des éléments quand elle se
déchaîne ?
Vous
vous demandez si le kayak de mer est
dangereux. Quelles sont les limites à ne
pas dépasser ? Comment s'initier ? Voici
quelques éléments de réponse.
Vous
procurer un kayak, n'importe lequel, et
partir au large sans vous préoccuper du
cap à suivre, des courants et de la
météo, c'est le meilleur moyen d'avoir
très vite de graves ennuis. Y-aura-t-il
quelqu'un pour s'inquiéter si vous ne
rentrez pas ou si vous avez un
"pépin" ? Peut-être , au
départ, la mer est-elle parfaitement
calme. Le soleil brille. Mais savez-vous
que le vent peut se lever soudain,
soulevant des vagues énormes ?
Savez-vous ce que sont les courants, les
marées et les brisants qui apparaissent
tout-à-coup alors qu'autour de vous tout
semblait si tranquille ? Vous êtes loin
de la côte. Vous fouillez dans votre
cockpit pour prendre un sandwich ou un
vêtement chaud. Un faux mouvement, vous
chavirez. Surpris, vous n'arrivez pas à
esquimauter. Que faire ? Imaginez que
votre bateau se mettre à faire eau.
Ne
dites pas "ça n'arrive pas".
En mer, tout peut toujours arriver et
celà arrive. Je suis payé pour le
savoir. Un jour, j'avais entrepris une
longue traversée avec un ami
parfaitement expérimenté. Nous étions
à 20 milles au large. Soudain, j'ai vu
sa pointe arrière s'enfoncer. Il faisait
eau. Ce n'est pas le lieu ici de raconter
comment nous nous en sommes sortis, sains
et saufs, sans appel au secours. Nous
avons trouvé la solution parce que nous
étions préparés. Et nous avons rejoint
la terre par nos propres moyens.
N'allez
pas croire que les principales vertus du
kayakiste de mer soient l'audace et
l'imagination. Il lui faut plutôt de la
persévérance et un bonne dose de
modestie : commencer par apprendre à
marcher avant de tenter de courir, et
avoir une inépuisable volonté
d'apprendre. Le kayakiste de mer est
exposé à une multitude de dangers. Il
lui faut tous les connaître et prendre
toutes les précautions pour les rendre
inoffensifs.
Le
kayakiste de mer doit aussi être pourvu
de bon sens. Sans bon sens, il n'a aucune
chance de survivre. Quelles sont les
limites de la sécurité ? A partir de
quand une croisière en kayak
cesse-t-elle d'être une belle aventure
pour devenir une entreprise
déraisonnable ? Vous ne les découvrirez
que par vous-même. En naviguant,
souvent, avec des kayakistes plus
expérimentés que vous et en étendant
petit à petit, prudemment, vos
ambitions.
C'est
seulement ainsi que vous découvrirez par
vous-même le meilleur matériel à
utiliser et la bonne technique. Vous
apprendrez à tenir une route au compas.
Il faudra vous initier aux finesses de la
navigation, une science qui, en kayak,
devient aussi un art. Il faudra apprendre
la météorologie, les nuages, les vents
et les dépressions. Enfin, vous
apprendrez la mer, le domaine immense et
fascinant des vagues, jamais les mêmes,
des marées et des courants, qui changent
tout le temps : vous serez surpris de
découvrir combien la mer est un être
vivant et variable, tantôt doux et
paisible, plein de séduction, et à
d'autres moments, l'adversaire féroce et
parfois monstrueux qui semble s'acharner
à votre destruction.
Très
vite, vous apprendrez la règle de base,
cette règle que les terriens ont
oubliée, mais qui inspire tous les
marins, quelle que soit la dimension de
leur bateau : c'est le respect
: quand on est dans un
kayak avec de l'eau tout autour de soi à
perte de vue, on acquiert une idée juste
de l'immensité du monde et de la vraie
place qu'on y tient. C'est ça le
respect, la première leçon du kayak de
mer.
Traduit
par Guy OGEZ
UN ESQUIF
POUR LA SURVIE DE L'AME
par Karin
Le
Kayak,
Il
nous vient du fond des âges, il nous
vient de la calotte du monde. C'est le
bateau du chasseur eskimo. Son outil pour
survivre. Un esquif de peau et d'os. De
bois flotté aussi. Si léger qu'un homme
le porte sur l'épaule, à terre. Si peu
visible en mer que le chasseur semble
quelque oiseau posé sur une branche à
la dérive. Un bateau minimal. Avec lui,
pendant plus de 2000 ans, depuis les
îles Aléoutiennes jusqu'à la côte est
du Groënland, dans un milieu hostile
entre tous, les Inuit ont harponné la
baleine, le phoque ou la loutre,
traversé détroits et golfes, exploré
de nouvelles côtes, rencontré d'autres
ethnies, essuyé des coups de vent, ...
Matériellement,
le kayak, c'est trois fois rien. Mais
c'est une somme immense d'expérience, de
savoir-faire, de connaissance transmise
par les ancêtres, qui a permis aux
Inuits de concevoir, de construire et
d'utiliser des kayaks pour aller chercher
en mer de quoi se nourrir, se vêtir,
s'abriter, naviguer encore, et rêver ...
Le kayak est un emblême de la grandeur
de l'homme. La grandeur qui s'harmonisait
avec celle des autres êtres, grandeur
qui n'écrasait pas le reste de l'univers
...
Ce
kayak là, c'est le nôtre.
Même
si notre kayak est en fibre de verre et
en résine. Même si nous passons les
trois-quarts de notre vie assis entre
quatre murs devant nos ordinateurs. Même
si nous téléphonons pour obtenir les
prévisions météo élaborées par
satellites et statistiques. Même si nous
embarquons dans nos caissons étanches
des tomates mûries sous serre, du
couscous marocain et du vin de Bordeaux
pour agrémenter les produits de notre
pêche. Même si, quand nous rencontrons
un phoque, nous lui faisons les yeux doux
et clic-clac-Kodak. Même si nous
chargeons notre kayak sur des voitures,
des cargos, des avions, pour aller
caresser les baleines en Corse, les
loutres en Ecosse ou les albatros au Cap
Horn.
Pourtant,
c'est un kayak.
Le
bateau du chasseur eskimo. Par la forme
et par l'esprit. Lorsqu'on glisse sa vie
dans le trou d'homme de ce fin croissant
de coque et qu'on part en équilibre sur
les vagues, vers le large, avec pour seul
appui une pagaie, et au bout de cette
pagaie ses bras, la souplesse de ses
reins et dans le corps le souvenir de ce
qu'on a appris auprès des copains et des
anciens, et de la mer et du ciel... alors
on transporte en soi une étincelle de
courage eskimo.
Quand
nous partons en kayak, c'est pour nous
une question de survie. Pas de survie
matérielle, bouffis de profusion que
nous sommes... De survie spirituelle !
Garder une lueur d'âme dans notre
existence assistée, édulcorée,
assurée, règlementée. Estimer ses
propres limites, prendre ses
responsabilités, côtoyer le risque,
respecter les décisions de la mer,
assumer la fatalité ultime aussi.. en un
mot, s'aventurer.